phl-zeer

De graphiste à street artist

C’est un plasticien reconnu sur la scène parisienne. En une décennie, Mehdi Cibille, ou « Le module de Zeer » comme on l’appelle dans le petit milieu du street art, s’est taillé un blason. De la créatrice Agnès b à la célèbre galeriste Magda Danysz en passant par Jennifer Flay, la directrice de la FIAC, nombreux sont ceux à saluer son approche artistique en dehors des sentiers battus. Portrait de cet ancien publicitaire passé du côté arty de la force.

 

• À Pantin, il vous fera grimper le regard à la cheminée Elis
• Dans Paris, jouez avec lui à Start Over, une gigantesque partie de morpion
• Rendez-vous à la Maison du Peuple de Clichy pour un tour du propriétaire

 

C’est l’histoire d’un graphiste devenu street artist après une brillante carrière de directeur artistique dans les plus grosses agences publicitaires parisiennes. Plébiscité par les marques, Mehdi Cibille collabore avec le styliste Guy Laroche et réalise les campagnes des magasins Printemps et Monoprix. À 30 ans à peine, il est un de ces golden boys de la création. Il est aussi un de ceux qui s’interrogent au-delà du succès. « J’ai constaté que j’avais arrêté d’être créatif. J’étais frustré. Après des années dans le métier, je n’avais toujours pas réussi à faire cette belle publicité dont je pourrais être fier. Malheureusement, les mauvaises campagnes ne sont pas le fruit des créatifs mais des marques et des annonceurs qui orientent la création », lâche à regret l’ancien directeur artistique, pas mécontent de prendre le large dès 2003 en s’improvisant graffeur du dimanche avec une bande de copains. « Je jouais à l’artiste », se souvient-il. Ce qui n’est encore qu’un jeu va rapidement prendre le pas sur sa vie de pubard.

Chacun cherche son trait
Depuis dix ans maintenant, Mehdi Cibille est entré dans le club très fermé de ces artistes inclassables et mystérieux. Cette reconnaissance, il la doit à son trait qu’il a cherché pendant des années en côtoyant des graffeurs renommés comme Moze156 mis en valeur par les kings du graffiti André et JonOne. Avec le groupe Electrosquad, il peint sur des camions dans le Xe arrondissement de Paris. « Le street art offre cette fantastique visibilité. Dans la rue, tu n’as pas besoin de demander le droit d’exister. Tu existes parce que tu t’imposes. C’est pour cela que c’est interdit de taguer », explique le plasticien qui a réalisé en juin 2014 une fresque gigantesque sur l’ancienne cheminée Elis à côté des Grands Moulins de Pantin. Quand il se fait arrêter par la police, Mehdi Cibille explique simplement sa démarche. « Les flics sont adorables et très compréhensifs. Ils se régalaient de mes histoires », raconte celui qui aime à investir les friches inoccupées comme la Maison du Peuple de Clichy, construite par Jean Prouvé et abandonnée depuis trente-deux ans, dont il a fait son atelier.
 C’est un jour de 2005 que son blason de street artist lui est apparu comme une évidence : ce sera Zeer, « parce que la calligraphie de ce nom permet d’avoir une symétrie et une fluidité. J’écris d’abord le «z» et je finis par le «r» ce qui me permet de superposer les lettres », précise-t-il. Après avoir arrêté son trait sur Le MoDule De ZeeR (LMDLDZR), un logotype noir et blanc qui définit son concept artistique déclinable à l’infini, Mehdi Cibille a ensuite créé son double fictif : Zeer, un homme masqué qui l’accompagne sur chacune de ses performances artistiques. Cellule, atome, lego, brique,… « Le LMDLDZR, c’est surtout un jouet graphique », insiste Mehdi a qui l’on attribue une cinquantaine d’œuvres disséminées entre Paris et sa banlieue.

La rencontre avec Agnès b
« Son numéro, je l’avais dans mon portable depuis dix ans, mais je n’avais pas envie de l’appeler avant d’avoir un projet artistique à lui proposer », raconte Mehdi Cibille. Celle dont il a fini par composer le « 06 », c’est Agnès b. La créatrice de mode française, férue d’art contemporain, n’a pas son pareil pour dénicher les artistes de demain auxquels elle donne pignon sur rue dans sa Galerie du Jour inaugurée en 1984. À écouter l’artiste se remémorer sa rencontre en 2011 avec ce mécène des Arts, le rendez-vous aurait duré cinq minutes montre en main. « Agnès est entrée et lui a décoché : «Je connais ton travail : c’est bien ce que tu fais». Et c’est tout… », s’étonne encore celui qui a été propulsé en deux temps trois mouvements sur le devant de la scène artistique parisienne. À la clé, une résidence à la Project Room de la Galerie du Jour, une collaboration avec la marque Agnès b pour des tee-shirts et des expositions à Tokyo et à New-York. Ensuite, tout s’est enchaîné très vite. La galeriste, Magda Danysz lui propose en 2013 de faire partie de la résidence d’artistes exposés aux Bains Douches. Ash, Space Invader, Jérôme Mesnager, Skki,… Pendant quatre mois, la crème de la crème du street art international s’illustre graphiquement dans ce lieu mythique de la nuit parisienne. Medhi y réalise une performance monumentale et futuriste.

Un jeu de morpions à l’échelle de la capitale
À 39 ans, il ne signe toujours pas ses œuvres et place ses pièces, tantôt réalisées au pochoir tantôt à main levée, très haut sur les façades des immeubles parisiens. Comme cette trentaine de croix et de ronds, devenus sa marque de fabrique, qui émaillent les murs des arrondissements de Paris. Baptisée par l’artiste Start Game Over, cette étonnante partie de morpion à l’échelle de la capitale aspire à transmettre le message du généticien Albert Jacquard : « Le gagnant, c’est un fabriquant de perdants ». Toute une philosophie qui structure la démarche artistique engagée par Mehdi Cibille : « L’idée ce n’est pas de créer un perdant mais de s’appuyer sur l’autre pour gagner contre soi-même. Car après tout, pourquoi jouer si l’on ne peut pas gagner ? », interroge celui qui tente de construire des ponts entre la science et l’art. En octobre dernier, le plasticien a d’ailleurs présenté dans le cadre de la Foire Internationale d’Art Contemporain (FIAC) une œuvre issue de sa collaboration avec Claire Wyart, une chercheuse en neurosciences à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM). De leur rencontre sont nés quatre modules artistiques qui retracent visuellement le chemin des équipes de chercheurs dans leur quête de solutions pour réparer notre moelle épinière.

«L’art est le dessus du panier»
Fidèle à son utopie de relier l’art à la science, Mehdi Cibille travaille sans relâche pour trouver par des biais techniques, des solutions pour un monde meilleur. Il planche actuellement sur plusieurs projets : un purificateur d’air remboursable par la sécurité sociale, des sculptures lumineuses autoalimentées grâce à l’énergie photovoltaïque et un tampon thermique capable de graver la pierre. Et quand on lui parle d’un éventuel retour dans le monde de la pub, il rétorque sans ambages : « Je garde en mémoire cette phrase que m’a lancée Jacques Séguéla [publicitaire français, fondateur de l’agence RSCG] lors de notre rencontre en 2013 : «L’art est le dessus du panier alors que la pub en est le fond». De quoi encourager Mehdi Cibille à creuser son sillon artistique.

PROPOS RECUEILLIS LE 09 NOVEMBRE À PARIS, 13:00 HEURE LOCALE



Il n'y a aucun commentaire

Ajoutez le vôtre