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M comme Matali

Pour certains, c’est un ovni. Pour beaucoup, c’est une des rares femmes à compter dans le paysage français du design. À 50 ans, Matali Crasset s’entête à se présenter comme une designer industrielle tant les usages et la fonctionnalité priment à ses yeux sur la forme voire l’esthétisme de l’objet. Une étonnante conception qui lui confère aujourd’hui un rôle de poisson-pilote dans la définition des futurs modes de vie et de consommation. 

 

• 50 ans, deux enfants : Popline et Arto
• Vit dans une ancienne imprimerie
• A une très mauvaise mémoire
• Férue des spectacles du 104 à Paris
• Ne va jamais dans les supermarchés
• Fondatrice de Matali Crasset Productions
• Détachée de la forme
• A reçu une quinzaine de distinctions

 

Rien ne semble relever du hasard chez cette jeune quadra : ni sa coupe de cheveux au bol – aussi iconique que son travail –, ni le choix de ses lunettes, ni les réponses qu’elles formulent, ni sa vision atypique du design, ni la présence discrète mais bien réelle de son mari, Francis, prêt à intervenir aux moindres faux pas. Tout semble pensé, agencé, maîtrisé au millimètre près. Dans la subtile promotion d’elle-même, Matali Crasset excelle. Le lieu du rendez-vous est en soi un message. Elle nous a invité à venir chez elle, à Belleville, dans une résidence sécurisée où les lofts grandioses dévoilent en enfilade la vie intérieure de leurs occupants apparemment allergiques aux rideaux. L’important, c’est que l’on voie qu’elle travaille là où elle vit, que son fils joue à la tablette à deux mètres de nous pendant l’interview, que son mari veille au grain derrière la cloison, que nous sommes assis sur des mini chaises qu’elle a designées, que l’hospitalité n’est pas seulement le nom donné à cette colonne devenue son objet emblématique [« Quand Jim monte à Paris »], elle qui s’est donné pour mission et profession de questionner les codes pour mieux s’en affranchir. Le comble du comble quand on apprend que Matali Crasset est originaire de la petite commune de Normée. « Je casse des normes, cela ne s’invente pas », réplique-t-elle du tac au tac.

« C’est bien de ne pas pouvoir être défini »

Le rendez-vous a été reporté quatre fois et c’était moins une pour qu’il ne le soit une cinquième. Il faut dire que Matali Crasset est « extrêmement occupée » nous a souvent répété dans une même rengaine son partenaire. Il faut dire que parler aux journalistes est loin d’être une nécessité pour celle qui assène « comme tout créatif, j’ai envie de créer ». Il faut dire enfin que cette spécialiste du design industriel n’a pas son pareil pour attirer les collaborations en tout genre. Au point de cultiver une part de mystère qui rend son approche du design inclassable. « C’est bien de ne pas pouvoir être défini », lâche Matali de son vrai prénom Nathalie. Parle-t-elle du design ou de sa propre personne ? « C’est bien qu’en France, on puisse tous avoir des démarches différentes », répond l’intéressée. À l’écouter, marquer sa différence semble être son fer de lance. « On survit parce que l’on a sa personnalité à soi », insiste celle qui a été cinq ans durant la collaboratrice du designer Philippe Starck, d’abord au sein de son studio puis en tant que responsable du Tim Thom, le design center de Thompson. Depuis, elle en a fait du chemin aux commandes de sa petite entreprise, Matali Crasset Productions.

En septembre dernier, elle a inauguré l’école primaire Le Blé en Herbe à Trébédan, un village des Côtes-D’Armor. C’est elle qui a tout imaginé, des classes à la médiathèque en passant par le mobilier. Avant cela, il y a eu la Maison du Lac reconvertie en maison familiale après avoir longtemps été un hôtel. Évidemment, il y a eu des dizaines de collaborations avec des marques, de Lu en passant par Ikea, Heineken, Guy Degrenne ou encore Dunlopillo et Hermès. Mais il y a surtout eu des rencontres : celle avec Patrick Elouarghi et Philippe Chapelet qui a donné naissance en 2003 au Hi Hôtel situé à Nice, aujourd’hui un concept à part entière avec l’ouverture du Dar Hi à Nefta ; celles avec Alain Passard et Hélène Darroze respectivement pour le restaurant Végétal au Printemps et le Toustem dans le Ve arrondissement. Avec Matali Crasset, tout est toujours une question de rencontre avec des artistes, des artisans, des jeunes entrepreneurs, des directeurs d’école, des architectes… Bref des gens avec lesquels elle interroge l’habituel, le banal, le quotidien, l’évident, le commun et l’ordinaire portée par la belle utopie de proposer des nouveaux scénarii de vie, adaptés à nos usages mais aussi fidèles à nos valeurs. « J’essaie d’intervenir quand il y a une volonté de changer de direction », insiste- t-elle. Et à écouter la designer, il semble que l’utopie soit devenue une réalité. Rencontre

Pourquoi avez-vous choisi d’habiter à Paris ?
Je viens d’un petit village : Paris, c’était pour moi le rêve ! Aujourd’hui, je voyage beaucoup et j’adore revenir à la maison le week-end pour me poser avec Francis et les enfants.

Paradoxalement, cette résidence où vous vivez, c’est presque un village ?
Effectivement, il y a une dizaine de familles. On se connaît tous. C’est une petite unité qui permet de retrouver les dimensions de la communauté.

C’est votre mari qui s’occupe de prendre vos rendez-vous. Ce n’est pas courant…
Il m’apporte cette tranquillité qui me permet de me concentrer pleinement sur les projets. C’est lui qui est d’ailleurs le premier en contact avec les personnes qui me sollicitent. Au-delà de son côté très protecteur, il juge de la validité et de la pertinence des demandes qui me sont adressées. Il veille à la bonne utilisation de mon temps.

Comment avez-vous construit votre approche du design ?
À l’Ensci [École nationale supérieure de création industrielle de Paris], j’ai beaucoup expérimenté pendant cinq ans. Je me suis fait violence pour découvrir ce que je pourrais apporter de différent. À l’époque, l’idée était de travailler sur la fonction élargie des objets et non sur leur forme. Et cela a marché. J’ai intégré l’équipe de Starck et de nombreuses portes ce sont ouvertes.

Avez-vous défini une méthodologie pour déterminer les usages des objets ?
Dans un objet, il y a trois catégories de besoins : primaires, secondaires et inconscients. Mon métier c’est d’arriver à trouver une direction qui fait sens en regroupant l’ensemble de ces besoins

Récemment, vous avez réalisé quelques projets d’envergure.
 Préférez-vous raisonner à grande échelle ?
En France, il faut quand même le dire, on est spécialiste des luttes de pouvoir. À la tête des grandes entreprises et autres institutions, on ne retrouve pas forcément des personnes qui ont envie de casser les codes et de faire bouger les lignes. C’est pour cela que je préfère travailler à l’échelle locale. Notre rôle en tant que designer, c’est plutôt d’aller dans les interstices.

Les entreprises, les artistes ou les institutions publiques vous contactent-ils pour une démarche créative spécifique ?
Il y a souvent une volonté de changement et surtout un désir d’aller vers une approche plus contemporaine. Certaines personnes m’appellent pour que je les accompagne dans une bifurcation professionnelle ou pour matérialiser un choix de vie comme par exemple un déménagement qui implique une mise au vert. Je choisis quasiment toujours de réaliser un projet en fonction de la rencontre qui a eu lieu.

Vous refusez des projets ?
Bien sûr. Je me suis rendue compte que partager les mêmes valeurs est vraiment essentiel pour la réussite d’un projet. Sinon, il perd en intensité et c’est dommage.

Des souhaits pour 2016 ?
Je viens de terminer cette école à Trébédan avec la Fondation de France. C’est un très beau projet qui a prouvé que la dimension artistique peut côtoyer le champ de la programmatique et une certaine idée de l’écologie. Tous ces domaines doivent désormais s’interpénétrer et non plus fonctionner comme des sous-couches que l’on ajoute en suivant des règles bien précises. Cette école, Le Blé en Herbe, a été conçue au plus près des attentes pédagogiques des deux institutrices. Nous sommes parvenus à ancrer du singulier en fédérant un village entier autour d’un projet collectif. Certes, cela relève de la micro-utopie mais il y a de plus en plus de projets de cet acabit.

À Paris aussi ?
Il y a une vraie énergie. Les gens ont envie d’agir. C’est donc le moment de trouver une autre façon de concevoir. C’est là que le designer doit jouer son rôle et faire des propositions. Je suis contre cette idée de dire que nous résolvons des problèmes. Le design, c’est avant tout une manière d’appréhender la vie.

Matali Crasset à 80 ans ?
Je crois que je vais continuer comme ça ! Je ne me vois pas arrêter de créer. Mon métier a ceci de formidable qu’il me permet de dessiner, organiser, et imaginer mon cadre de vie sans aucune limite d’âge ni de lieu. Je peux créer partout. J’ai juste à me mettre en condition pour le faire. Et c’est vraiment un plaisir.

PROPOS RECUEILLIS LE 20 NOVEMBRE À PARIS,18:00 HEURE LOCALE



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