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Gérard Caron au 7ème ciel

C’est l’homme qui murmure à l’oreille des patrons des plus grandes marques. À 76 ans, Gérard Caron fait toujours bouger les lignes du design français. Il vous dit tout avant la fin. Portrait

Rue Legendre, Paris XVIIe. Le rendez-vous a été fixé au sommet d’un immeuble moderne des années 1970. Gérard Caron, casquette vissée sur la tête, look sportswear et mine joyeuse, ouvre grand la porte de son penthouse perché au septième étage. « Entrez, entrez, donnez-moi vos manteaux, installez-vous, mettez vous à l’aise, comment voulez-vous procéder ? », dégaine l’homme pressé fraîchement débarqué de Tokyo où il se rend minimum deux fois par an pour coacher des artistes comme Masayoshi, enseigner à l’université ou rencontrer ses clients.
À 76 ans, le père fondateur du design-marketing français est désormais estampillé consultant international en design. Le monde est devenu un terrain de jeux où il imprime son style. Les marques se l’arrachent. Au point que sa valise à roulette trône en permanence entre le canapé et les fauteuils Le Corbusier LC2 bleu canard. « Jusqu’à 60 ans, j’ai défendu les couleurs des autres. J’ai appris à devenir mon propre objectif », déclare celui qui s’envole depuis quinze ans aux quatre coins de la planète. À son actif plus de 13 000 packaging, 1 200 logotypes, une centaine de points de vente, des ouvrages bourrés de conseils, les Césars de la distribution, les Pentawards, la Paneuropean Design Association, les Enseignes d’Or, le webmagazine Admirable Design…
Son coup de génie : oser associer dans les années 1970, la création au marketing. Depuis, le designer nourrit la légende du jeune prodige créatif. Raymond Loewy, esthéticien industriel à l’origine du design de communication, ne s’y est d’ailleurs pas trompé quand il a croisé le jeune Caron dans les couloirs de Cotelle et Foucher à la fin des années 1960. Rapidement, le publicitaire devient incontournable pour les marques comme chez les annonceurs. De Brandt à Publicis en passant par Young & Rubicam, SNIP [aujourd’hui BBDO] où l’agence américaine Ted Bates, tous ont essayé de garder dans leurs rangs M. Caron, dont aucun ne conteste l’ascension fulgurante.
Lancôme, Carrefour, PSA Peugeot-Citroën, Aérospatiale, Shell, Virgin, Michelin ont été ses clients. Dans le fond comme dans la forme, l’homme des marques fait l’unanimité. « Il a une énergie remarquable, une facilité extraordinaire à jouer les caméléons et une vision innée du design », observe Christophe Leguillon, le fondateur de l’agence Paris Heure Locale. Le designer évite pourtant la lumière préférant agir dans l’ombre des marques pour mieux défendre leur identité avec passion et humilité. S’il se plie sans ciller aux quelques grands-messes orchestrées par la profession, il confesse volontiers préférer « un burger chez Blend » ou « un Merveilleux au Pain Quotidien ». Ce côté « bonne franquette », M. Caron le tient de ses origines normandes et modestes. Issu d’une fratrie de huit enfants, ce puîné a très tôt appris à jouer collectif. En grandissant, il est devenu un homme de clan et a cultivé ce goût pour l’altérité. « Seul, il n’y a pas de création possible. Il faut se nourrir, se confronter, partager. Pour créer, il faut nécessairement qu’il y ait un autre », rappelle celui qui adolescent réalisait à destination de ses six soeurs des packagings de fortune pour les produits de grande consommation. Aujourd’hui, l’étiquette « pape du design » collée par la planète conso le fait sourire pour la forme. Mais dans le fond, il salue cette reconnaissance. « C’est bien agréable tout de même ! », avoue celui qui a troqué à l’aune de sa troisième vie « le bonheur de l’action contre le luxe de gérer son temps ».
Alors la vieillesse, fatalité ou vitalité ? « Être un ancêtre, c’est une immense chance ! », nous répond Gérard Caron avant de clouer définitivement le bec aux clichés. « Je n’ai pas envie de revivre ma vie. Mon meilleur âge, c’est maintenant ». Bien dans son époque, le globe-trotteur du design roule à vélib’, se dope à la Spiruline, aux réseaux sociaux et à la série Game of Thrones. Au-delà de sa légende, Gérard Caron est surtout la preuve vivante que la création n’a pas d’âge.

 

Les designers se leurrent-ils ?

Créateurs, suiveurs, copieurs, accélérateurs, producteurs, voyeurs… De quels bois sont vraiment faits les designers ? « C’est un leurre de croire que ce sont des créateurs de tendances. Au mieux ce sont des catalyseurs, au pire des suiveurs », déclare sans ambages Gérard Caron. « Il y a un produit qui marche, il y en a dix qui vont être lancés à l’identique », insiste celui qui ne s’est jamais caché de puiser son inspiration dans la rue. En 1999, il créé Scopes avec Carole Réfabert. Pendant quatre ans, cet observatoire défrichera grâce à un réseau de journalistes, photographes et designers, toutes les nouvelles tendances de la consommation en Asie, aux États-Unis et en Europe.

Son graal : un Perrier s’il vous plaît…

En 1958, le rêve de Gérard Caron s’appelait Perrier. « La France sortait d’une très longue période de privation après la guerre. Acheter de l’eau revenait à consommer un produit de luxe. À l’époque, c’était complètement fou de voir une publicité vantant les mérites d’une denrée complètement inutile. », explique le designer qui économisait plusieurs semaines pour s’acheter une petite bouteille de Perrier. « À mes yeux, c’est toujours une eau magique », plaisante-t-il avant de confier que cette marque a parfaitement rempli sa mission « le faire rêver et ré-enchanter son monde. »

Droit au but !

En 2001 alors qu’il prêtait sa voix à une campagne radio pour la marque But, Gérard Caron déclarait « le design est devenu un argument de vente.» Alors info ou intox ? « Aujourd’hui, les marques utilisent de nouveaux ressorts pour convaincre des individus de plus en plus blasés, mais les désirs des consommateurs restent sensiblement les mêmes », indique le consultant.

Designers « no futur » ?
« Dans cinquante ans, les designers s’adresseront toujours à des systèmes nerveux et 75 % des décisions du consommateur seront encore déterminées par l’inconscient », explique M. Caron qui ne croit pas à l’alimentation par pilule. « Les individus n’ont jamais autant mangé ! Tant que l’homme ne sera pas raisonnable, le monde aura toujours besoin de designers et de publicitaires.  », rassure-t-il.

L’arrivée des agences mutantes

Pour le père-fondateur du design-marketing, « La génération Y va non seulement connaître des mutations extraordinaires mais elle va surtout conquérir des univers encore insoupçonnés aujourd’hui. L’intelligence artificielle, les objets connectés et à plus large échelle les évolutions de la science vont ouvrir de nouveaux territoires. Et parce que les individus vont muter, les agences vont devoir s’adapter aux nouvelles règles du jeu et aux nouveaux codes. »

Qui veut rencontrer Gérard Caron ?

Comme un homme avertit en vaut deux, sachez-le,  il dit toujours « oui » , confirme Christophe Leguillon qui avait proposé au designer de boire un café après l’avoir croisé à une présentation en 2007. « En moins d’une seconde, Gérard m’a lancé: Ok, rendez-vous demain à midi. Je n’y croyais pas ! », se souvient encore amusé le jeune designer.

La fin des montres

À la question des objets qui vont disparaître, M. Caron sonne le glas des belles montres. « Cela sera sans doute un objet de collection pour la génération biberonnée à l’analogique mais pour celle née en plein boum digital, la montre sera un objet connecté. » Au placard les Rolex, Oméga et autres Panerai. « Dans un futur proche, ces marques devront intégrer la connectique. Force est d’admettre qu’elles ne sont pas les mieux placées. »

Son dernier souffle citoyen

« Le retour de la barbarie et des fanatismes prouvent que le monde est entré dans une phase de rétropédalage. L’Homme semble se réengager dans une spirale d’autodestruction », s’inquiète M. Caron. Depuis toujours le designer flirt avec la politique. Créateur de l’emblème de François Mitterrand et du logo du RPR, représentant français à l’Institut de la Monnaie Européenne de Francfort en 1997 pour choisir la maquette des billets de l’euro, l’homme des marques a toujours gardé un œil sur l’évolution du monde. Et pour cause, Gérard Caron est né dans l’Entre-deux-guerres À la fin des années 1990, il s’engage dans la création de mouvements d’idées avant de se présenter en 2001 aux élections européennes aux côtés de Jacqueline de Romilly, Jean-Loup Chrétien et Jean-François Revel rassemblés dans L’Élan nouveau des citoyens. « Quand je suis né il y avait trente millions de personnes réunies dans un concept de pays. Tout au long des XXe et XXIe siècles, on a vu des images terribles, des drames humains et des photos de la planète qui ont permis aux individus de prendre conscience de la fragilité du monde. Aujourd’hui, ne pas prendre en compte ces images serait très grave », met en garde M. Caron avant d’ajouter « je me dirais que toute ma vie n’aurait servi à rien. »

Son culte éternel du Logo

Détrompez-vous, il ne s’agit pas du logotype mais de Logo, le petit pinscher de Gérard Caron. « J’adore ce chien ! », confie le designer qui reconnaît avoir conquis aux côtés de son animal de compagnie, « un nouveau territoire d’échange émotionnel totalement désintéressé ». Une confidence durant laquelle le designer dévoile son mantra « Vivre, c’est s’adapter à l’autre pour apporter du bonheur. » Un credo qui pourrait tout aussi bien s’appliquer aux marques et à leurs designers.

Propos recueillis le 03 novembre à Paris, 14:00 Heure Locale